Contenu

Représentations et images du Val Lémance

Dans les paysages boisés du Val Lémance, les ouvertures des deux vallées de la Lémance et de la Lède commandent les représentations. C’est le long de leurs cours que versants abrupts et affleurements rocheux, ruines, châteaux, églises, parfois aussi ouvrages industriels ont attiré et attirent encore le regard des photographes. Le château de Bonaguil, quant à lui, en marge sud de l’unité, est le seul site peint ou dessiné par des artistes et constitue l’emblème patrimonial et paysager du Val Lémance.

« Si la forêt landaise grignote les marges méridionales du Lot-et-Garonne, le reste du département est déboisé depuis longtemps, à une exception, la marge nord-est. Les vallées de la Lède et de la Lémance sont recouvertes d’un épais manteau forestier qui s’avance jusqu’au Périgord voisin. Dans les sous-bois de châtaigniers et de chênes se faufilent des rivières aux eaux claires. [1] »

Dordogne, Périgord Lot, Quercy, Agenais, (Géoguide), Gallimard, 2014

La vallée de la Lémance, pittoresque et industrieuse

Malgré son caractère pittoresque et sa tradition industrielle et artisanale remontant à la préhistoire, les mentions quasi permanentes dont elle bénéficie dans les guides touristiques, la vallée de la Lémance est peu représentée. Ce sont encore les cartes postales anciennes qui rendent le mieux compte de son intérêt paysager, l’iconographie contemporaine restant étonnamment pauvre.

Sauveterre, un paysage pittoresque investi récemment par l’imaginaire de la Préhistoire

JPEG - 305.7 ko
Sauveterre-la-Lémance, Vue générale et le château, sd ; Le château et la chapelle, 1913, cartes postales anciennes
Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 294/1 et 7 Fi 294/11

« Le village, [de Sauveterre] avec son église ogivale, est assis au bas de la côte, un peu en avant de la station, sur la rive gauche de la Lémance. A pic, sur le faîte d’un sommet boisé, s’élève le vieux château, dont la courtine délabrée s’allonge entre trois tours rondes à demi écroulées. Le pays vivait surtout du travail des nombreuses forges et usines jadis installées sur les ruisseaux, mais depuis plusieurs années en détresse. La vue s’étend un instant à gauche, bientôt resserrée entre une suite de tranchées. La route, qui suit la voie depuis Villefranche, longe la rivière et de plus près encore le pied de la côte, se rapprochant avec elle, à mesure que le vallon va se rétrécissant des deux bords. A 1 km de Sauveterre, un ponceau de 3 m croise le ravin des Fillols. Vis-à-vis, sur la rive gauche, s’entrevoient les forges de Grèze, où s’accumulent, au moindre arrêt des machines, les eaux de la Lémance, et tout près, sur une côte, le vieux castel de Bagel avec deux tourelles habitées. »

Port, Célestin, De Paris à Agen par Vierzon, Châteauroux, Limoges et Périgueux, (Guide Joanne), Hachette, 1867

Avant que le site préhistorique du Martinet ne soit découvert en 1923 [2] sur le territoire de la commune, et que les paysages de Sauveterre et de cette partie de la Lémance ne soient désormais intimement associés à l’imaginaire de la préhistoire, les représentations, textes et images, s’attachaient à montrer le site du village et son château fort perché sur une avancée du plateau avant tout comme un paysage pittoresque. La position en hauteur du château permettait et permet encore de belles vues sur la vallée, bien exploitées par la photographie ancienne et contemporaine.

JPEG - 309 ko
Sauveterre-la-Lémance, un coin de la Lémance, 1911 ; Les bords de la Lémance, sd, cartes postales anciennes
Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 294/17 ; collection particulière

Les images du cours de la Lémance sont rares. Ces deux cartes postales du début du XXe siècle témoignent pourtant de l’attirance des photographes pour les qualités esthétiques de la rivière et de ses berges.
Sur l’image de gauche, la Lémance construit, avec le chemin qui la borde, le moulin qui la barre et, à l’arrière-plan, centrée dans l’image, la silhouette du château, un paysage resserré et intime s’ouvrant vers l’horizon plus vaste du ciel.
A droite, la présence de la rivière, successivement au contact des prairies de sa première terrasse, puis enclose d’un rideau d’arbres, donne à ce paysage, déjà très riche en composantes pittoresques (l’église et son clocher-mur en forme de triangle tronqué, le village bien groupé, le château perché sur sa colline), un supplément de grâce.

JPEG - 397.1 ko
Sauveterre-la-Lémance, « Balade le long de la Lémance, dans un écrin de verdure et de tranquillité » ; « Le long du chemin 3 panneaux explicatifs pour découvrir davantage nos ancêtres. »
Musée archéologique de Sauveterre-la-Lémance

Deux photographies légendées du « paysage sauveterrien » proposées sur le site Internet du musée archéologique. A proximité du site du Martinet, le paysage de la Lémance, restreint dans ces deux images à des ambiances intimes et de sous-bois, est le support du travail de reconstitution scientifique et pédagogique du cadre de vie des premiers habitants de la vallée, il y a environ 9000 ans. Cette représentation induit une mise en abîme, temporelle et spatiale du paysage de l’ordre du fantastique.

JPEG - 312.4 ko
De gauche à droite, Sauveterre-la-Lémance, sd, cartes postales, sd ; Vue de l’enceinte du château depuis le sommet de la tour maîtresse, 1997
Collection particulière ; Inventaire général, ADAGP, photo Chabot, Bernard, IVR72_97472488ZA

Les vues aériennes (photos de gauche et du milieu) mettent en valeur l’organisation des composantes géographiques et paysagères de la vallée de la Lémance : le village installé et groupé dans le fond de la vallée ; la route qui souligne son axe et le long de laquelle s’égrènent les activités ; les prairies qui occupent les premières terrasses ; les boisements qui descendent plus ou moins bas dans la vallée. La photographie de droite issue du fonds de l’inventaire général du patrimoine de la région Aquitaine, est prise de la plus haute tour du château fortifié, lui-même installé sur une avancée du plateau dans la vallée. Le panorama sur la vallée et les reliefs qui la cadrent est sublimé par l’architecture (couleur, matière, ligne des remparts) du château.

Saint-Front et Cuzorn, les autres sites de la vallée de la Lémance

« Le vallon s’ouvre à gauche tout coupé de monticules, tandis qu’à droite la voie court le long d’une pente douce et de la route départementale, jusqu’au village de Saint-Front, qu’elle traverse en vue de sa vieille église, semblable à un château fort. Un peu au-dessus du village, un pont de deux travées de 4 mètres a franchi la Lémance, qui s’accroît à partir de Saint-Front, par la rencontre de nombreux ruisseaux et de sources vives. A l’entrée même de la commune de Cuzorn, on aperçoit à droite la papeterie de Ratier au bord du ravin de Bourdiel, sur lequel passe un ponceau de 3 mètres, - un autre sur le ruisseau de la Capoulette. Trois ponts, dont deux de 14 mètres d’ouverture, séparés par le petit tunnel de las Tuquettes (65 mètres), franchissent les divers replis de la Lémance ».

Port, Célestin, De Paris à Agen par Vierzon, Châteauroux, Limoges et Périgueux, (Guide Joanne), Hachette, 1867

JPEG - 441.3 ko
A gauche, Saint-Front, vue générale, sd ; A droite, Saint-Front-sur-Lémance, Prieuré et bourg ecclésial,
Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 241/3 ; © Région Aquitaine, Inventaire général, Bernard Chabot, 1997

A gauche, la carte postale ancienne offre une vue panoramique de Saint-Front niché dans la vallée moyenne de la Lémance, à la confluence de la Briolance. Le cours de la rivière que l’on ne distingue pas ici a ouvert une vallée au fond plat, occupé par des prairies, des champs et le village groupé autour de l’abbaye. Le tout, encadré par des collines cultivées et boisées, construit un paysage ordonné, habité et dégagé.

A droite, cette image contemporaine du village surmonté par la tour du prieuré, contraste avec la précédente qui montrait un paysage ouvert et cultivé. L’environnement semble avoir totalement changé, s’être rétrécit, les bois enserrant complément le village. Désormais, le prieuré, sa tour, les maisons qui l’entourent, la mosaïque des toits, éclipsent les autres motifs du paysage de la vallée.

JPEG - 211.6 ko
Cuzorn, extrait d’une série de 8 cartes postales de Kristof Guez et Marc Pichelin, 2010
Artistes invités par Pollen (Pôle régional de ressources artistiques et culturelles basé à Montflanquin dans le Lot-et-Garonne)
Kristof Guez et Marc Pichelin

Kristof Guez et Marc Pichelin détournent ici les codes de la carte postale multivues. Leur travail attentif et bienveillant engage le public à regarder différemment le village de Cuzorn. A la reprise des motifs obligés de l’église, des vieilles pierres, de la falaise rocheuse spectaculaire…, les deux artistes ont préféré la restitution d’ambiances (matières du bois, de la pierre, des grappes de raisin…) et la révélation de lieux plus incertains, mais inscrits dans le paysage « ordinaire » des habitants. La Lémance, souvent oubliée dans les images de la promotion touristique, se découvre dans sa simplicité. L’établissement industriel s’appréhende dans son frottement avec la campagne qui l’environne. La place, investie par un camion-restaurant et les voitures, est montrée d’abord comme un lieu de rencontre et de mouvement… Évocation riche et attachante de Cuzorn, ce travail interroge aussi nos perceptions du paysage.

JPEG - 348.9 ko
Cuzorn, route nationale, carte postale ancienne, sd ; Cuzorn, carte postale multivues, fin XXe siècle
Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 76/8 ; Collection particulière

A gauche, l’image ancienne de l’entrée de Cuzorn saisit parfaitement l’originalité du paysage du village dans la vallée.

La vallée de la Lède, entre naturalisme et patrimoine

Près de Gavaudun, la vallée de la Lède qui s’enfonce plus profondément dans le plateau a retenu l’attention des observateurs :

« La pittoresque vallée de Gavaudun, dans le canton de Monflanquin, est remarquable par ses rochers, ses cascades et les sinuosités de la Lède. C’est dans cette région, à l’est de la Lède, entre cette rivière et la Lémance, que se dressent les plus hautes collines de Lot-et-Garonne. Au nord-ouest de Blanquefort, sur les frontières de la Dordogne, le sommet de Bel-Air (275 mètres) est le point culminant du département ; d’autres collines, en grand nombre, dépassent 250 mètres celle de Monségur à 252 mètres, etc. Ces collines se prolongent dans le département de la Dordogne. »

Joanne, Adolphe, Géographie du département de Lot-et-Garonne, Hachette, 1881

« La vallée de Gavaudun, c’est-à-dire la vallée de la Lède, est un des coins les plus pittoresques du département de Lot-et-Garonne. On y va de Fumel. La route qui y conduit (14 km) est celle de la Capelle-Biron, où naquit Bernard Palissy. Elle est assez montueuse, mais bonne et intéressante.
La vallée de Gavaudun se présente sous forme de prairies verdoyantes où serpente le ruisseau de la Lède, et que bordent des deux côtés des rochers calcaires coupés à pic, avec une hauteur de 50 à 60 mètres. Le village de Gavaudun est assis au pied d’un rocher isolé, sorte de promontoire qui s’avance entre ces falaises percées de grottes. Sur ce promontoire s’élèvent les ruines d’un château du XIIIe siècle, habité jadis par la famille de Belsunce, et qu’une haute tour signale de tous les points de la vallée.
(…)
Cette région curieuse et pleine de coins charmants est trop délaissée par les touristes. »

Reclus, Onésime, À la France : sites et monuments. Sur la Garonne, Gers, Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Touring-club de France, 1903

La Lède, des images surtout naturalistes

JPEG - 487.3 ko
Dans les environs de Gavaudun : « La Lède possède un patrimoine naturel riche, puisqu’elle est environnée de prairies à fritillaires pintades, espèce rare et protégée ».
Syndicat Mixte pour l’Aménagement de la Vallée du Lot

La Lède et sa vallée sont classées site naturel depuis 1999. La rivière est représentée davantage pour sa richesse écologique que comme composante du paysage.

Châteaux et églises, patrimoine de la vallée

JPEG - 671.7 ko
De gauche à droite, Lacapelle-Biron, vue aérienne, 1950-70 ; Gavaudun, carte postale, 1980-1990 ; Gavaudun, vue aérienne, sd
Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 122/5 ; Collection particulière ; Comité régional du Tourisme d’Aquitaine

Le patrimoine architectural très riche de la vallée de la Lède depuis Lacapelle-Biron en amont à Saint-Avit en aval, est la motivation principale de l’iconographie contemporaine.

JPEG - 430 ko
Saint-Avit, sd ; Saint-Chaliès, sd, cartes postales anciennes
Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 234/1 et 7 Fi 29/5

Les photographes de cartes postales anciennes, sans négliger les motifs patrimoniaux des châteaux et des églises de la vallée, s’attachent parfois à créer des compositions très proches de celles de la peinture de paysage (image de gauche). Il en est de même de la photo de droite dont la composition, moins pittoresque mais très soignée, met en valeur toutes les qualités d’ambiance du paysage en amont de la vallée.

Entre Lot et Lémance, Bonaguil, un des emblèmes du Lot-et-Garonne

« La situation du château est par elle-même très remarquable. Il occupe l’extrémité d’un éperon de rocher isolé au milieu d’une magnifique vallée qu’entourent de toutes parts de hautes collines. Au pied du château, un pauvre village est venu se grouper pour y trouver assistance et protection. »

Reclus, Onésime, À la France : sites et monuments. Sur la Garonne, Gers, Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Touring-club de France, 1903

Le château de Bonaguil est l’un des sites les plus représentés du département et de la région Aquitaine. Il fait la couverture de la page d’accueil de la rubrique « Patrimoine culturel » du site Internet « Tourisme en Aquitaine  » édité par le Comité régional de tourisme d’Aquitaine. Classé monument historique et « site majeur » régional, c’est l’un des rares motifs de paysages dont ce sont emparés artistes et dessinateurs.

JPEG - 250.6 ko
Léo Drouyn, Château de Bonaguil, 1856 ; Château de Bonaguil, carte postale ancienne, sd
Leo Drouyn en Lot-et-Garonne, (Léo Drouyn, les albums de dessin)vol.19, Entre deux Mers, 2013 ; Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 241/35

Selon les auteurs de l’ouvrage Leo Drouyn en Lot-et-Garonne, l’artiste a réalisé six dessins du château. Parmi eux, cette vue lointaine (image de gauche) fait de la forteresse un élément essentiel du paysage, mais non exclusif. Le premier plan sur la vallée, les eaux calmes de la rivière, les arbres de ses berges atténuent la dureté de l’architecture.
Des hauteurs du château, le photographe du début du XXe siècle embrasse dans un vaste panorama le paysage de la vallée que les ruines inscrivent indéniablement dans le registre pittoresque.

JPEG - 328.1 ko
Échantillon d’images du château de Bonaguil disponibles sur le internet (Google images)

Les prises de vue, assez similaires, mettent en valeur la masse du château se détachant sur son versant boisé. Toutes ces photographies, en masquant les autres éléments présents (route, maisons…), tendent à la recréation d’un paysage sauvage et intemporel.

[1Cette description insiste clairement sur le caractère très boisé du Val Lémance, en contraste, si l’on excepte la partie de la forêt landaise, avec les paysages majoritairement ouverts du reste du Lot-et-Garonne.

[2Les industries microlithiques découvertes sur le site caractérisent depuis lors une culture intermédiaire au Paléolithique et au Néolithique à laquelle est donné le nom de Sauveterrien, (-9 500 à –7 000 ans) dont le nom fait référence directe au nom de la commune.