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Premiers regards

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Belvédère sur la vallée du Lot depuis Laparade


Les paysages de Lot-et-Garonne se sont modelés, dessinés à travers les péripéties de l’histoire de la terre, des hommes d’hier et de ceux d’aujourd’hui.
Jusqu’à la Révolution française qui a découpé les contours départementaux, le périmètre du Lot-et-Garonne est un « pays » davantage qu’une province aux contours précis, situé entre Guyenne et Languedoc, entre Bordeaux et Toulouse.
Chaque territoire a connu plusieurs strates de roches et à l’échelle historique, plusieurs vagues de bâtisseurs de routes, de villes et de campagnes. Ces phénomènes ont laissé leur empreinte dans la forme des reliefs, des ruisseaux, des champs, des bourgs, des maisons. Chaque époque de bâtisseurs a prolongé ou déconstruit l’œuvre de ses prédécesseurs.

Le Lot-et-Garonne en quelques chiffres

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Le département de Lot-et-Garonne - carte générale
- 5384 km2, soit environ 80 km x 70 km
- Point culminant : 275 mètres au sommet de Bel-Air situé au nord-ouest de Blanquefort-sur-Briolance, sur la frontière avec la Dordogne.
- Point le plus bas : 14 m au bord de la Garonne à sa sortie aval du département.
- 7 200 exploitations agricoles sur 290 km2 de Surface Agricole Utile en 2008
- 123 km2 ha de surfaces boisées en 2008

- 3 aires urbaines autour des pôles d’Agen, de Villeneuve-sur-Lot et de Marmande.
- 319 communes
- 333 000 habitants soit 62 habitants par km2 en 2013 (le département comptait 347 000 habitants à son apogée démographique en 1841)
- 177 000 logements

- 125 000 emplois en 2011
- un revenu fiscal moyen de 21 002 € en 2011


Vu de loin, un carrefour d’influences

Jusqu’à la Révolution française qui a découpé les contours départementaux, le périmètre du Lot-et-Garonne est un « pays » davantage qu’une province aux contours précis, situé entre Guyenne et Languedoc, entre Bordeaux et Toulouse, au sein d’une grande région Aquitaine qui, elle, a en revanche des contours plus définis.
Le grand pays Agenais est ancré successivement à l’Aquitaine romaine, puis à l’Espagne wisigothe ; il perd tout ancrage stable au haut Moyen-Age lorsqu’il devient une marche disputée par le roi des francs contre les comtes gascons, contre le comte de Toulouse qui le rattache à la couronne anglaise, avant que Louis XI ne l’ancre définitivement à la province française de Bordeaux. Chacune de ces périodes a laissé des sites et des monuments, mais aussi une empreinte plus diffuse dans les gènes du Lot-et-Garonne aujourd’hui. L’arboriculture, la vigne et le tracé des voies romaines sont encore vivants, comme l’accent chantant de couleur hispanique, les cités franques, le vin et le pruneau hier fournis aux anglais, les châteaux et les hôtels particuliers de la renaissance, le canal, les moulins et les premières « fabriques » royales françaises, et bien sûr tous les aménagements ruraux et urbains depuis la Troisième République jusqu’à la Cinquième.

L’Agenais, charnière de l’axe est-ouest

« Au cours des siècles l’Agenais aurait dû être complètement absorbé dans la Guyenne ou dans le Languedoc, avec lesquels il n’a aucune véritable frontière naturelle. C’est précisément cette situation qui a conféré à l’Agenais son rôle historique, à la charnière de ce qui fut, au Moyen-Age, deux mondes : la Guyenne anglaise, avec son arrière-plan atlantique, et le Toulousain français, avec ses perspectives méditerranéennes. Entre eux, l’Agenais fut un peu, tout au long de l’histoire, comme le fléau de la balance ». (Jean Burias, CNRS. 1979).

Au gré de la frontière politique qui passe à l’amont ou à l’aval d’Agen, le pays se tourne plutôt vers l’Espagne, Bordeaux, Toulouse, Poitiers.

- dès l’époque romaine, la limite des provinces rattache Agen à Bordeaux et l’éloigne de Toulouse. Plusieurs royaumes la couperont du versant méditerranéen, à commencer par la Septimanie, un pan du royaume wisigoth qui perdurera le long de la méditerranée jusqu’au Rhône.
- au XIIe, Agen est anglaise, rattachée à Bordeaux
- au XIIIe, le traité de Paris la rattache à Toulouse
- au XIVe elle repasse anglaise avec le traité de Brétigny qui la coupe à nouveau de Toulouse
La frontière aval est réactivée une dernière fois en 1940, quand le Lot-et-Garonne est en zone libre et la Gironde en zone occupée.

La Garonne, rempart sur l’axe nord-sud

« Accroché au flanc de la Gascogne, l’Agenais fut alternativement le bastion organisé par les hommes du nord pour contrecarrer toutes tentatives d’expansion des gascons dans les pays situés au nord de la Garonne, et, vice versa, la tête de pont lancée par le grand mouvement venu du sud, qui l’absorba, le dépassa et inonda l’Aquitaine tout entière. Ainsi, tour à tour orienté vers l’Espagne, vers Bordeaux ou vers Toulouse, selon les époques, Agen se fait le chien de garde de la Gascogne ou s’intègre pleinement à celle-ci. » (Jean Burias, CNRS. 1979).

Les francs, au nord, se battirent à la fois par les armes et par l’implantation de leur religion :
- au Ve contre les wisigoths hispaniques, de religion arienne.
- aux VIe et VIIe, contre le royaume wisigoth d’Espagne et les basques, ou gascons, originaires des deux côtés des Pyrénées.
- au VIIIe, contre l’Espagne musulmane. Les francs ,mérovingiens puis carolingiens, doivent faire face à leurs tentatives d’expansion en Aquitaine, qui sera jalonnée de batailles célèbres comme celle de Poitiers au nord, en 732, où Charles Martel défait les troupes du Wali d’Espagne Abd el Tahman, et celle de Roncevaux au sud, en 778.
- à la fin du VIIIe, les ducs d’Aquitaine tentent de récupérer leur domaine et se retournent contre Pépin jusqu’à leur défaite définitive en 766. Le terrain de ces combats couvre toute l’Aquitaine. Ils dévastent une bonne partie des grandes vallées et des villes.
- au IXe, contre les normands dont les redoutables drakkars remontent la Garonne.

Vu de près, deux grandes vallées qui traversent des collines cultivées

Des villes implantées dans les vallées, mais un pays qui englobe les collines sur les deux rives

Les deux grandes vallées -Garonne et Lot- ont toujours concentré l’activité humaine et les échanges avec les régions voisines : elles sont à la fois des pôles d’attraction, de peuplement, d’activité industrielle et agricole.
L’Agenais a toujours enjambé la limite naturelle de la Garonne, de la même façon que le Bazadais plus à l’ouest.
Il est cependant ancré dans sa province agricole à laquelle il doit sa prospérité.

Un cœur d’Aquitaine à géographie variable

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Le Lot-et-Garonne : un territoire du Bassin Aquitain sans limites physiques, au carrefour de multiples influences
Carte du Bassin Aquitain, Editions Rossignol

L’Agenais n’a jamais eu de limites naturelles sur ses contours. Les contours de la grande Aquitaine s’appuient davantage sur des limites naturelles assez stables : celles des pays hauts, souvent calcaires, qui encadrent les molasses et sables de l’ère tertiaire qui ont comblé le bassin effondré lors de l’émergence des Pyrénées. Ces pays hauts périphériques ont souvent constitué des entités politiques, associant un peuple à un ensemble de plaines et montagnes groupées autour d’une cité : les Petrocorii sur les plateaux calcaires entaillés du Périgord autour de Périgueux ; les Cadurcii sur les causses calcaires du Quercy autour de Cahors ; les Ruteni de l’Albigeois autour d’Albi ; les Benarnensium sur les bonnes terres du Béarnais ; les vallées pyrénéennes accrochées à leur ville-porte sur le piémont, etc.
Les Landes, quant à elles, sont longtemps restées quasi désertes hormis sur les franges, généralement rattachées au Bazadais.
A la veille de la révolution, le gouvernement de “Guyenne et Gascogne” administre tout ce vaste territoire.

Ce pays qui a traversé de multiples redécoupages politiques sans perdre son unité, où l’on vit bien de son travail sans faire fortune, a sans doute forgé un attachement à l’esprit républicain, du moins pendant la 3e république. De 1870 à 1940, il a fourni plus de ministres que tout autre département français.

Vu de l’intérieur, quelques villes dans un terroir rural qui se bat

Loin des grands princes francs ou hispaniques

Que le pouvoir soit latin, wisigoth, franc, royal, républicain, peu de pôles de pouvoir émergent en Aquitaine, contrairement à ce qui se passe en Île de France ou en Provence, hormis des villes de carrefour majeur (Bordeaux, Toulouse).
L’État aquitain esquissé par les romains, repris par les comtes de Poitiers au XIe, n’atteignit jamais ni la puissance ni la cohésion de ses rivaux, l’État capétien et l’État anglo-normand.
Pour plusieurs raisons :
- Physiques : l’absence de « bon pays » céréalier sur ces terres de molasses détritiques, peu fertiles jusqu’au XIXe, ne permet pas de lever d’importants impôts pour les princes locaux.
- Politiques : Toute l’Aquitaine reste jusqu’à la révolution une mosaïque de comtés disputés d’abord entre francs et wisigoths hispaniques, puis entre couronnes française et anglaise, avec des frontières changeantes. La logique de l’Agenais se retrouve dans les « pays » qui l’entourent : ils constituent autant de pôles historiques autour d’une capitale, mais aux contours changeants : le Quercy autour de Cahors, le pays basque autour de Vitoria-Gasteiz situé côté espagnol, le Périgord autour de Périgueux, Comdom et son diocèse au XIe s, le Béarn autour de Pau plus au sud. Le centre de l’Aquitaine est sans cesse redécoupé, et aucune métropole n’émerge hormis Toulouse en point central d’accès à la Méditerranée.
Comme tous les pays aux franges des empires -et dont les princes ont maintes fois changé de camp-, la Gascogne et la Guyenne ont une histoire de résistance au pouvoir central, jalonnée de figures héroïques, de répressions, mais aussi de réconciliations comme celle de St Louis et de l’anglais Henri III en 1254, ou celle de la paix de Nérac en 1579 entre protestants et le roi de France Henri III. Leurs cités ont donné asile au mouvement cathare, aux commerçants avec l’Angleterre longtemps ennemie, aux premiers cercles protestants qui ont pu côtoyer des cercles catholiques éclairés aux grandes heures de la cour de Nérac.

Une Aquitaine sans capitale affirmée

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La formation du département de Lot-et-Garonne.
Carte d’après J. Burias, Atlas de l’Agenais
Même si l’Aquitaine connaît autant de vagues d’invasion que les grandes plaines du nord de la France, elle subit moins de pression politique et religieuse car les princes y exercent un pouvoir plus modéré. Cela peut expliquer par exemple la grande surface des communes qui atteint 15-20 km2 en moyenne sur le département. Les premières communautés implantées ont probablement pu y conserver davantage qu’ailleurs leurs grandes superficies de pacage et de forêts : les princes leur ont modérément imposé l’implantation sur leur ban d’une abbaye, une paroisse, ou d’un village de colons de la bonne religion. Ce que confirme la relative rareté des lieux-dits à référence religieuse.
Certains auteurs comme X. de Planhol voient également un signe de l’absence d’une cité historique puissante jusqu’à la Renaissance dans l’absence de fromage local emblématique local. Si les « tommes » de pâtes pressées de ses voisins pyrénéens et auvergnats révèlent une longue tradition de montagnards emportant des fromages pour partir travailler l’hiver en ville, les petits fromages frais à croûte fleurie nécessitaient en revanche le débouché de la cour d’un grand prince.
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Carte des pôles urbains d’Aquitaine en 2010. Les deux grandes cités de l’Aquitaine, Bordeaux et Toulouse, n’ont jamais effacé les pôles intermédiaires comme Agen qui structurent l’Aquitaine.
Carte Insee 2010

La richesse de Bordeaux et Toulouse, les deux villes principales de la grande Aquitaine résulte surtout de leur position de plaque tournante vers l’extérieur, l’une vers le commerce maritime, l’autre vers la Méditerranée. A l’intérieur de la province, le tissu urbain moins malmené par des envahisseurs, a conservé un contrôle sur les campagnes environnantes. C’est ainsi que le rôle structurant de la cité d’Agen a traversé l’ensemble des époques depuis les gaulois. La cité antique des Nitiobroges, devenue ville romaine puis capitale d’un diocèse n’a cessé de définir un pays Agenais bien identifié mais aux contours flous, en l’absence de frontière naturelle.
Agen ne s’est jamais imposée comme capitale de l’Aquitaine, pas plus qu’aucune autre ville de l’intérieur de la province.
Aux portes même de l’Agenais, plusieurs pôles ont pris de l’importance : côté girondin, Bazas et le Bazadais autour de la cité antique des Basates et Marmande, ville de commerce et d’industries ; côté Lot, Villeneuve, ville stratégique et commerçante fondée par le frère de St Louis ; côté gascon, Condom évêché en 1317 puis Nérac ville de cour sous Henri IV et chambre des comptes en 1527 ; côté Périgord, Fumel ville industrielle au XVIIIe s.

Un ancrage affirmé en Occitanie

La province de Guyenne et de Gascogne, en dépit de ses contours flous et de son histoire faite de luttes d’influences, reste pourtant très présente dans les esprits. L’ancrage occitan dépasse considérablement la courte période du rattachement politique à la péninsule hispanique, qui se limite à la période des wisigoths et aux courtes incursions musulmanes. Il résulte sans doute davantage des échanges économiques et culturels ininterrompus, comme en témoigne le patois occitan qui y dominait encore au début du XXe s, et dont l’empreinte n’est pas prête de s’effacer dans la prononciation du français.
La géographie affirme également l’ancrage occitan : partout, on y retrouve les mêmes familles de terres et les mêmes noms : terrefort, molasse, boulbène.
Le département est bien sûr ancré en pays d’oc, mais il n’échappe pas sur ses franges à des influences d’oïl : les colons vendéens arrivés à-travers le Périgord -au nord de Marmande- ou les montagnards arrivés du pays noir auvergnat au nord de Fumel.
A noter que par un curieux jeu d’aller-retour, le terme de Guyenne est latin, il dérive du nom de la province romaine d’Aquitaine tandis que le terme de Gascogne dérive de basque, et désigne à l’origine une ethnie.