Contenu

Lot-et-Garonne : une identité paysagère valorisée mais fragmentée

Descriptions, images et dénominations ont construit, depuis le XVIIIe siècle, un portrait composite sinon éclaté des paysages de Lot-et-Garonne. Mais certains caractères qui leur sont aussi attribués, comme la fertilité, la douceur, l’inscription dans l’histoire… leur donnent une véritable spécificité.

Des paysages aux identités composites

Depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, le Lot-et-Garonne est invariablement décrit comme un territoire dont les paysages – pourtant regardés souvent de manière bienveillante - tirent leurs caractères d’identités d’emprunt. Si l’on exclue les personnalités affirmées des vallées de la Garonne et du Lot dont les cours traversent et désignent le département, le territoire et ses paysages sont définis le plus souvent en référence à d’autres identités géographiques ou paysagères : le nord du département s’apparentant aux ambiances périgourdines, le sud à celles de la Gascogne, l’ouest à celles de la Gironde ou des Landes…

JPEG - 174.9 ko
Lot-et-Garonne
Capture d’écran du film : Lot-et-Garonne, nature et paysages
CDT 47, 2013


« L’ancienne province d’Agenais forme le noyau du département de Lot-et-Garonne dont elle occupe le centre. Toutefois, une grande partie du territoire de ce département appartient sous le rapport géographique aux régions voisines.
Au fond, il est vrai de dire que le Périgord, le Quercy et la Gascogne viennent finir presque au pied d’Agen, point central de l’Agenais ; et des trois paysages divers que la ville embrasse du haut de la colline Saint-Vincent, l’un au nord, par l’escarpement et la nudité de ses coteaux, rappelle davantage le Périgord ; l’autre, au sud et sud-ouest, plus frais, plus vert, plus uni, tient de la Gascogne ; le troisième, vers l’orient, alterné de calcaires arides et de vignobles, se rapproche du Quercy.
 »

Ducourneau, Alex, La Guienne historique et monumentale, P. Coudert, 1848

« On considère souvent l’Agenais comme une région dépourvue d’originalité et pénétrée par l’influence de ses voisins : Périgord, Quercy, Gascogne, Landes. C’est oublier qu’il possède une entité propre et une physionomie historique bien tranchée, héritée de la période gallo-romaine et même, au-delà, du peuple gaulois des Nitrobriges. »

Guide des châteaux de France, (47 - Lot-et-Garonne), Hermé, 1981. Présentation de Jean Burias

« Le territoire [l’Agenais] ainsi défini, plus vaste que le département du Lot-et-Garonne ne correspond qu’approximativement à une des appellations utilisées dans la moyenne Garonne, l’Agenais, alors que, pour la partie située en amont, dans le Tarn-et-Garonne, on se trouve en Bas-Quercy. Pour Pierre Deffontaines, ces divisions sont d’ordre historique et non géographique, et ne peuvent être retenues ; aussi, avait-il cherché à délimiter son champ d’étude à l’aide des paysages et des types de cultures. Cependant, d’un point de vue géographique, le Lot-et-Garonne est constitué de régions fort différentes « le Nord pourrait tout aussi bien être rattaché à la Dordogne, le Sud ne se distingue guère des coteaux gersois, quant au Sud-Ouest il n’est qu’une annexe des Landes » (Luxembourg M.)
Or l’Agenais existe de façon incontestable, son unité étant obtenue par son caractère de pays intermédiaire entre des provinces mieux individualisées sur ses marges. »

Charrié (Jean-Paul), Villes et bourgs en Agenais, Thèse d’État, université Bordeaux 3, 1986

« Le Lot-et-Garonne, département rural situé entre Bordeaux et Toulouse, se compose d’une petit morceau de Gascogne et de Landes au sud, de Périgord au nord. Il est traversé par de belles rivières et le canal latéral à la Garonne, et reste parsemé de forêts et de vallons où se découvrent bastides et châteaux-forts perdus dans les vergers. »

Bordelais, Landes, Lot-et-Garonne, (Guide du Routard), Hachette, 2013

Les guides touristiques non institutionnels mais de large audience comme le Guide du Routard ou le Guide Vert Michelin traduisent aussi ces hésitations dans leurs différentes éditions. Si le Guide du Routard inclut, en le nommant explicitement sur la couverture, le département dans un ensemble rassemblant les Landes et le Bordelais, les éditions Michelin ont modifié plusieurs fois la place de Lot-et-Garonne dans leurs guides. En 1983, il est inséré dans celui consacré au Périgord, auquel l’édition ajoute, écrits en plus petit, le Berry, le Limousin et le Quercy. Le Lot-et-Garonne n’apparaît pas sur la couverture et, quand il est décrit dans les pages intérieures, il est désigné sous l’appellation d’Agenais. Aujourd’hui, le département est rattaché, dans le Guide Vert, à l’Aquitaine, région s’étendant « du vignoble bordelais au Lot et Garonne, en passant par la Côte basque, le Béarn ou encore la bassin d’Arcachon... », soit un déplacement virtuel du département du Périgord vers le Bordelais…

JPEG - 245.9 ko
Guides touristiques sur le Lot-et-Garonne
Le Guide du Routard, les Guides Verts Michelin incluent le département dans des ensembles régionaux plus vastes et aux caractères paysagers plus évocateurs.

Des dénominations mouvantes
Cette représentation « éclatée » des paysages est encore accentuée par les dénominations utilisées dans la littérature « savante » ou touristique pour désigner le territoire dans son tout ou dans ses parties. Gascogne, Guyenne ou Aquitaine, Agenais, moyenne Garonne, Albret…, ce à quoi peut s’ajouter l’appartenance du territoire au monde occitan… Ces désignations, malgré un certain pouvoir d’évocation, résonnent aujourd’hui davantage dans le champ de l’imaginaire et de l’histoire que dans celui de la géographie et des paysages, et ne contribuent pas, par leur nombre élevé et leurs possibles superpositions, à constituer une identité paysagère très claire. Quant aux dénominations qui désignent pays ou parties de pays, selon leur objet (administratif, touristique, géographique, agricole, paysager…), leur multiplicité encore plus grande concourt également à fragmenter l’image paysagère du département [1].

JPEG - 794.2 ko
Cartes touristiques de Lot-et-Garonne
Carte de gauche, in : Périgord, Quercy, Agenais, (Géoguide), Gallimard, 2012
Carte de droite, in : Jean-Paul Charrié, Le Lot-et-Garonne, (guide touristique Connaître), Sud-Ouest, 2009

Ces deux cartes à dominante touristique sont un exemple de l’instabilité des dénominations des différents territoires ou paysages de Lot-et Garonne. S’il existe des similitudes et des invariants comme Albret, Agenais, Marmandais…, de nombreuses différences apparaissent aussi, à la fois dans les appellations elles-mêmes ou, quand elles sont semblables, dans le territoire qu’elles recouvrent.

JPEG - 39.5 ko
Découpage du département en « pays »
Conseil général de Lot-et-Garonne
 
Aussi, dans un souci sans doute de simplification, le Conseil général a adopté pour sa communication, notamment touristique, le découpage en « pays » [2]. Les noms indiqués ici, qui ne reprennent pas pour autant exactement ceux des regroupements des communautés de communes (« Albret » pour « Cœur d’Albret » par exemple), mêlent à la fois références à dominante historique et géographique (Albret, Gascogne, Agenais, pour les premières), (vallée du Lot, Pays du Dropt, Val de Garonne, pour les secondes). Aujourd’hui, le découpage proposé par cette carte est devenu également « une invention », dans la mesure où la réalité administrative (pays Loi Voynet) n’est plus ici respectée en raison de modifications récentes de certains regroupements.

« Le jardin de la France », une image mentale forte et pérenne

Cette représentation est toutefois compensée par l’existence de forts invariants identitaires, eux aussi installés depuis au moins la naissance du département : une profondeur historique incontestable, une situation « sous le plus beau ciel de la France » [3], un sol fertile, « jardin de la France », offert par les vallées de la Garonne et du Lot (« une des plus belles rivières de France » [4]), dont les paysages sont vantés pour leur douceur, leur beauté, la richesse de leur patrimoine…

« Le Lot-et-Garonne a beaucoup d’arbres fruitiers : le pêcher, l’abricotier, le figuier, le poirier, l’amandier, le pommier sont très communs mais l’arbre typique du département c’est le prunier, produisant les légendaires pruneaux d’Agen. On les récolte surtout dans les arrondissements de Villeneuve et de Marmande, et particulièrement dans les communes de Clairac, du Temple, de Castelmoron, de Monclar, de Sainte-Livrade et de Monbahus, sur le prunier dit prunier d’ente. On aperçoit sur les coteaux et en plaine, tout le long des vallées du Lot et de la Garonne, surtout au milieu des vignes, ces arbres plantés en lignes régulièrement espacées de 12 à 15 mètres, et taillés en forme de gobelet évasé. »

Joanne, Adolphe, Géographie du département de Lot-et-Garonne, Hachette, 1881.

« Vous n’avez rien vu d’aussi riche que la rive droite de la Garonne depuis Agen jusqu’à Marmande, où tout prospère, embaume et mûrît. Combien cette campagne paraît souriante ! J’ai traversé l’Agenais au printemps. Les arbres, debout sur les coteaux, étaient en fleurs. Partout ce n’était que nuages blancs, nuages roses mariés sur la frémissante verdure des blés : un air embaumé, ensoleillé, palpitant d’abeilles, l’impression d’être dans un des plus beaux vergers de France.  »

Jean Balde, cité par Jean-Paul Charrié in : Le Lot-et-Garonne, (Guide touristique Connaître), Sud-Ouest, 2009

Image de fertilité qui a traversé le temps –depuis l’Antiquité nous dit encore Jean-Paul Charrié -, reprise de nos jours par la promotion touristique sous la forme d’une mise en valeur des traditions liées aux bons produits, à la gastronomie… Leurs images suggestives (photographies d’oies ou de conserves de foie gras, de prunes, de bouteilles de vins, de fraises, de tomates, de marchés traditionnels…) abondent dans toute la production touristique départementale. De plus, si les images des produits dominent parfois celles des espaces qui les portent, elles sont aussi l’occasion de belles représentations des paysages agricoles, et plus particulièrement ceux de la vigne et des vergers.

JPEG - 276.5 ko
Le Lot-et-Garonne : verger de la France
A gauche, carte postale ancienne, vers 1930
Archives départementales de Lot-et-Garonne : 7Fi349_0001
A droite, carte postale, années 1980
Collection particulière
JPEG - 698.8 ko
Les vergers, la vigne, des images identitaires des paysages de Lot-et-Garonne
A gauche, La prune en Agenais, carte postale, début XXe siècle
A droite, Vendanges à Loustalet, carte postale ancienne, début XXe siècle
Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7Fi001_0561 et
7Fi077_001111

Les productions agricoles sont mises en scène par les cartes postales anciennes dans leurs paysages et, contrairement à aujourd’hui, avec les gens qui les produisent.

JPEG - 842.3 ko
Photos de vergers en fleurs, de rangs de vigne, les paysages agricoles toujours valorisés
A gauche, photo non localisée
A droite, Vignoble, Loubès-Bernac
Comité départemental du tourisme de Lot-et-Garonnne ©CDT47

Ces deux photographies issues de la photothèque proposée par le site Internet du Comité départemental du tourisme de Lot-et-Garonne sont représentatives de l’association, de manière directe ou indirecte (images de marchés « traditionnels » par exemple) entre production agricole et paysage.

Les espaces agricoles, base des représentations des paysages

Au-delà de la valorisation des productions phares de la prune et de la vigne, les espaces agricoles et ruraux, – hormis peut-être ceux du maraîchage -, sont aujourd’hui bien représentés. Champs cultivés, au printemps et en été, installés sur les mouvements du relief, associés aux cours d’eau, aux bourgs et villages patrimoniaux, créent les motifs repris à l’envie dans les photographies contemporaines des paysages départementaux, qu’elles soient le fait de professionnels ou d’amateurs.

En témoigne notamment la vidéo de présentation proposée sur le site du CDT 47, où les paysages sont symbolisés par une foison d’images de champs cultivés (le plus souvent des vues obliques aériennes).

JPEG - 100.3 ko
Paysage et agriculture : une association constante en Lot-et-Garonne
Capture d’écran du film : Lot-et-Garonne, nature et paysages, 2013
CDT 47, 2013
JPEG - 184.1 ko
Nature et agriculture : une association « spontanée » en Lot-et-Garonne
Capture d’écran du film : Lot-et-Garonne, nature et paysages
CDT 47, 2013

En témoignent aussi les cartes postales contemporaines présentes dans les kiosques qui, pour celles qui misent sur des images « artistiques », utilisent des photos de paysages agricoles pour illustrer le Lot-et-Garonne.

JPEG - 731.8 ko
Le paysage agricole magnifié par la carte postale contemporaine
Diagram éditeur

L’éditeur toulousain Diagram, spécialisé dans les « images du Sud », met en valeur dans sa collection les qualités graphiques (couleurs, lignes) des paysages agricoles du département.

Les paysages urbains : une vision essentiellement patrimoniale

Les images ou représentations des villes sont souvent resserrées sur leur patrimoine architectural, de préférence historique, la présence de nombreuses bastides, figures particulières et très valorisées des paysages urbains patrimoniaux, contribuant aussi à ce phénomène en Lot-et-Garonne.

Même si la situation de nombreux bourgs et villages, en hauteur, induit des vues générales où les silhouettes urbaines créent elles-mêmes des paysages, ici comme ailleurs, les zones urbaines nées après la Seconde Guerre mondiale sont peu visibles : les guides, le tourisme institutionnel les ignorant la plupart du temps.

Seules quelques cartes postales, notamment les vues aériennes très nombreuses dans la production à partir des années 1960 ou 1970, rendent compte de la place des espaces urbains ou périurbains construits depuis les années 1950.

JPEG - 557.4 ko
Cancon, et le moulin de Barbaste
©CDT47

Les images offertes au téléchargement de la photothèque du site Internet du comité départemental du tourisme de Lot-et-Garonne, inscrivent le plus souvent les paysages urbains dans le champ patrimonial.

JPEG - 497.7 ko
Monclar, et Tournon-d’Agenais
©CDT47

Mais la situation « perchée » de nombreux bourgs et villages induit cependant des images où la ville et son environnement construisent ensemble un paysage tout en offrant de nombreux panoramas.

JPEG - 392.8 ko
La ville moderne, peu représentée et le plus souvent de loin
A gauche, Agen, cité Tapie Mondésir
A droite, base de loisirs et lotissement, environs de Monflanquin
Cartes postales années 1970-80, collection particulière

Ce type de cartes postales, vues aériennes documentaires plutôt qu’esthétiques, était très diffusé dans les années 1970-80. Elles montrent des paysages, notamment urbains, qui n’ont pratiquement plus été représentés ensuite : « cités », grands ensembles, lotissements. Loin de la photographie conventionnelle de paysages dont les références s’inscrivent souvent dans la tradition picturale, elles mettent en évidence, sans doute malgré elles, l’absence de relation de certains aménagements ou constructions avec le paysage dans lequel elles prennent place.

Les sites de l’industrie, dont beaucoup ont disparu, étaient bien présents dans les représentations anciennes. Aujourd’hui, sauf exception pour cause de patrimonialisation, ce sont des motifs oubliés des représentations paysagères contemporaines.

JPEG - 510.3 ko
Paysages industriels, des images anciennes pas ou peu renouvellées
A gauche, Fumel, carte postale ancienne, sd, Archives départementales de Lot-et-Garonne, 7 Fi 105/20
A droite, Casteljaloux, carte postale ancienne, sd, collection particulière

Tous ces éléments construisent une image, certes riche, mais essentiellement rurale, patrimoniale et éclatée des paysages départementaux dont les couvertures des guides touristiques commerciaux centrés sur le département témoignent.

JPEG - 940.4 ko
Couvertures de guides sur le Lot-et-Garonne
Cours d’eau et environnements boisés, bonne chère, patrimoine historique et urbain sont à la base des représentations des paysages du département.
JPEG - 957.6 ko
Couverture de « beaux livres » sur le département
Les « beaux livres » s’attachent davantage aux paysages, notamment ruraux, enrichissant la représentation départementale.

« Ce qui fait que nous nous sommes établis ici, c’est qu’après d’assez longues recherches qui se sont étalées depuis la Bourgogne jusqu’à la Gironde, nous avons trouvé dans ces paysages du Lot-et-Garonne ce que nous cherchions : aussi bien un village que des paysages qui ne sont pas particuliers à une région mais qui symbolisent un peu un paysage français. »

René Clair, cinéaste
Reportage autour du tournage du film Tout l’or du monde, à Castillonnès en 1961
A voir sur le site de l’INA

« Le Lot-et-Garonne, ce ne peut-être Villeneuve-sur-Lot en lui-même, ou Sainte-Livrade, mais toutes ces petites villes et villages qui s’inscrivent dans un système de renvoi jamais clôturé. La démarche est duelle. Je suis bien renvoyé d’un dos de colline à un autre dos, de Montastruc à Monclar ou à Monflanquin pour en apprendre un peu plus sur ma quête encore indécise, dont le sens reste à déchiffrer (un retour à l’adolescence, à de beaux étés, à la France de l’occupation, à une France engourdie, à une terre riche, offerte, qui n’est pas le Languedoc, qui n’est pas le Cantal, bref, que je désigne de façon négative) – qui déjà ordonne les incidents, les surprises. »

Pierre Sansot, Variations paysagères, (Petite bibliothèque Payot), Payot et Rivages, 2009

[1Voir, pour plus de précisions, « Les unités dans la bibliographie lot-et-garonnaise »

[2Il s’agit ici des pays définis selon les critères de la loi « Voynet »

[3« Ce département situé sous le plus beau ciel de la France, produit tout ce qui est nécessaire à la vie ». In : Saint-Amans, Jean-Florimond Boudon, Coup d’œil sur le département de Lot-et-Garonne, ou rapide aperçu de l’état de son agriculture, de sa population et de son industrie en 1828, 1828.

[4La qualification du Lot comme « une des plus belles rivières de France » est devenu un lieu commun depuis au moins le XIXe siècle. L’expression est présente dans pratiquement tous les ouvrages de vulgarisation géographique et les guides touristiques.