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Les bastides et les paysages de Lot-et-Garonne

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Plan régulier caractéristique des bastides. Monflanquin

Les bastides, villes nouvelles édifiées pour la plupart au XIII ème siècle font l’objet d’une abondante littérature, aussi bien des livres d’experts, architectes, urbanistes, historiens que des ouvrages grand public qui nous invitent à découvrir ce patrimoine. En général, sont présentées de prime abord les deux grandes familles « ennemies », les fondations anglaises et les fondations françaises, puis sont analysées les caractéristiques géométriques et architecturales. Dans cet article nous allons changer de focale et parler principalement de paysage. Certains ouvrages, dont le Livre Blanc des bastides, édité par le Centre d’étude des bastides des villes neuves d’Europe du Moyen-Age - 2007 considèrent les bastides selon leur implantation, les classant en trois types, les bastides en hauteur, les bastides au bord des rivières et les bastides de plaine ou de plateau. Dans le contexte de l’atlas des paysages, nous allons approfondir cet angle de vue. Selon les ouvrages, le nombre de bastides dans le département varie, nous évoquerons les plus communément reconnues.

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A gauche : Vaste place de la bastide de Vianne dans la vallée de Baïse.
Au centre : rue descendant vers le Dropt, Villeréal.
A droite : le tracé est rectiligne mais la rue épouse la topographie. Castillonnès.

La topographie décline le modèle

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La topographie décline le modèle
A gauche : Les bastides sur relief contraint isolé : la forme urbaine épouse le relief, elle n’a pas ou peu évolué ; exemple de Tournon-d’Agenais avec son plan en forme de poire.
Au centre : Les bastides sur relief contraint mais relié aux versants voisins : la forme urbaine épouse la proue du relief mais s’est développée sur les pentes adjacentes ; exemple de Castillonnès et ses extensions sur les versants amont.
A droite : Les bastides en bord de rivière ; en général le bourg se tient à quelques distances et se protège par une légère dénivellation ; exemple de Villeréal dans la vallée du Dropt ; l’originalité de cette bastide est d’inscrire ses trames orthogonales dans un losange, la vue d’avion le rend très visible.

Bien que le modèle urbain décliné pour la plupart des bastides soit normé et même orthonormé, en réalité, chaque bastide est différente, chacune présente des singularités. L’architecture et son évolution au cours des siècles contribuent à les distinguer mais c’est la topographie qui joue le premier rôle et cela est particulièrement sensible pour les bastides en hauteur. Dans les implantations sur des hauts de relief, le plan se déforme dès l’origine de la fondation.
Comparons les plans de Puymirol et de Tournon, deux bastides, qui en vues lointaines se ressemblent, deux silhouettes urbaines régulières posées sur un plateau élevé. La bastide de Puymirol occupe un éperon calcaire relativement large. Pour autant, la rue principale marque une légère inflexion au niveau de la place centrale qui semble correspondre au rebord nord du plateau légèrement concave. Les rues secondaires sont plus rectilignes et viennent se croiser à angle droit. A Tournon, le plateau étant moins régulier, la bastide s’adapte et prend une forme de poire directement déduite du relief. Les rues principales sont tracées dans le sens de la plus grande longueur, si bien qu’elles s’orientent nord-ouest/sud-est. Ces différences d’orientations, ces jeux de fausses droites, de courbes légères, toutes ces nuances, pareilles à des jeux de décor théâtral, modifient les perspectives et introduisent une diversité. Et malgré des plans assez semblables, en réalité sur le terrain et dans les rues, chaque bastide est unique et propose un paysage urbain particulier.
Quelquefois, le relief est modeste mais joue sa partition. Par exemple, à Miramont-de-Guyenne le plan est parfaitement orthogonal mais la place centrale est sur un point haut, si bien que, depuis le tour de ville, les cornières se perçoivent en léger contre-haut et se détachent sur le ciel. Le rôle de la topographie s’illustre également à Villefranche-de-Queyran, bastide de dimension modeste implantée dans la vallée de l’Ourbise. La vallée est étroite si bien que la bastide se présente en adossement de versants agricoles et semble tapie en bas de pente.

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Carte des principales bastides de Lot-et-Garonne selon leur site d’implantation

Pour rendre compte de ce rôle de la topographie dans la déclinaison du modèle, nous avons repéré les bastides selon leur site d’implantation en proposant six familles principales, reportées sur une carte :
- les bastides sur relief contraint isolé : la forme urbaine épouse le relief, elle n’a pas ou peu évolué ;
- les bastides sur relief contraint mais relié aux versants voisins : la forme urbaine épouse la proue du relief mais s’est développée sur les pentes adjacentes
- les bastides sur colline : le relief conditionne l’implantation mais le modèle s’adapte et les extensions gagent les flancs
- les bastides en bord de terrasse : la façade sur la terrasse n’a pas ou peu évolué, les développements se font à « l’arrière »
- les bastides en bord de rivière : en général le bourg se tient à quelques distances et se protège par une légère dénivellation ; il est implanté sur une mini-terrasse et s’apparente aux bastides en bord de terrasse ; mais en général, il y a un petit quartier d’accroche avec la rivière ; Villeneuve sur Lot est à part, c’est une grande bastide, implantée dès l’origine sur les deux rives du Lot.
- les bastides en plaine : elles sont peu nombreuses

La topographie engage l’avenir

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La topographie engage l’avenir
A gauche : tenue par sa situation en crête, la forme urbaine de la bastide de Monclar est restée compacte.
Au centre : la situation de Miramont-de-Guyenne dans un site peu contraint lui a permis de s’étendre aisément.
A droite : les flancs sud de Monflanquin moins abrupts que les versants nord se sont progressivement bâtis.

Si le site d’implantation a influencé la forme urbaine d’origine, la topographie continue à intervenir dans l’évolution des bastides. Les versants trop abrupts ont empêché d’étendre le bourg et ont contenu la forme médiévale, tandis que les versants plus doux ont accueilli les extensions. Par exemple Monflanquin, bastide emblématique qui se repère de loin, occupe un pech dont le versant sud offre des pentes aptes à la construction, si bien que dès le XIXe la ville s’est étendue et le processus s’est prolongé jusqu’à nos jours. Cette évolution a brouillé la lisibilité du centre ancien. Monclar qui occupe une crête étroite pincée par des têtes de vallon amples n’a pas pu facilement s’étendre, la silhouette est contenue. Pour les bastides en rebord de terrasse, les extensions se localisent du côté sans contrainte. De ce fait, en général, la bastide conserve une « façade » authentique sur le bord de terrasse qui, en général se perçoit bien dans le paysage, c’est le cas par exemple de Damazan ou de Caudecoste. Castlenaud-de-Gratecambe ou bien Castillonnès sont implantés sur des éperons qui ne sont pas isolés des reliefs voisins, à la différence de Tournon ou de Puymirol, si bien que leurs silhouettes d’origine n’ont pas ou peu bougé tandis que les extensions se sont développées sur les versants amont. C’est assez semblable pour les bastides en bord de rivière, qui sont tenues par le cours d’eau et se développent à l’opposé ou bien s’étirent, comme Granges ou Lavardac.
Toutes ces bastides qui ont conservé une « façade » urbaine, sont plus facilement identifiables dans le paysage.

Découvrir le paysage depuis les bastides

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Découvrir le paysage depuis les bastides
A gauche, à Tournon depuis la place des cornières, le regard peut s’évader très loin dans l’axe de la rue Philippe.
Au centre : à l’ombre des cornières, on devine au loin les peupleraies de la vallée de Garonne. Damazan.
A droite : en lisère de la bastide de Puymirol, le panorama se déroule à 360°.

Une autre qualité des bastides est d’offrir de belles fenêtres de vue sur la campagne alentour. On peut penser que chaque village surtout s’il est perché le permet aussi, mais dans le cas des bastides, le cadrage des vues est particulier. D’une part, l’organisation viaire orthogonale ou presque fait que ces échappées visuelles viennent en perspective des rues et sont encadrées par les façades alignées. D’autre part, les bastides se caractérisent par une grande densité bâtie, avec peu ou pas de jardins visibles dans le noyau central et des maisons villageoises assez hautes. Dans ce contexte, ces fenêtres sur la campagne, ces morceaux de paysage agricole en fond de rue forment un contraste avec l’ambiance urbaine dense à partir de laquelle elles sont perçues. « Je suis en ville mais je vois dehors et je vois loin », pourrait résumer un habitant.
Et sous cet aspect, en prêtant attention, on découvre dans ces liens visuels entre cœur bâti et paysage, une grande diversité de situations qui contribue à faire de chacune de ces bastides, un lieu à part.

Pour en savoir plus

- Le libre blanc des bastides. 2007. Centre d’étude des bastides, villes neuves d’Europe du Moyen-Age
- Connaître les bastides de Lot-et- Garonne. 1981. Jacques Dubourg - éditions Sud-Ouest

- Les Bastides d’Aquitaine, du Bas Languedoc et du Béarn, essai sur la régularité. 1985. Françoise Divorne, Bernard gendre, Bruno Lavergne, Philippe Panerai- Editions des Archives d’Architecture Moderne

- Bastides en Aquitaine, repères d’urbanité. 2008. Patrimoine et modernité. Sous la direction de Nathalie Torrejon et Paul Canet. Pavillon de l’Architecture et l’Ordre des architectes